Modibo Kéita

MODIBO KEITA

Premier Président de la République du Mali (1960 – 1968)

Modibo Keita est né en 1915 à Bamako d’une famille musulmane pratiquante issue d’un lignage malinké. Comme d’autres futurs leaders africains il fait ses études à l’école William-Ponty de Dakar dont il sort, en 1936, major de sa promotion d’instituteurs. I1 est alors noté comme un  » instituteur d’élite, très intelligent mais antifrançais, agitateur de haute classe, à surveiller de près « . Il enseigne dans les écoles de brousse puis à Bamako, Sikasso et Tombouctou. En 1937, animateur du groupe Art et Théâtre, il se moque, dans quelques-unes de ces piécettes qui font la joie du petit peuple des quartiers de la capitale, de la bourgeoisie et des représentants de l’autorité coloniale. Sur le mot d’ordre :  » Égalité avec les Blancs « , il crée, avec le Voltaïque Ouezzin Coulibaly, le Syndicat des enseignants d’A.O.F. (c’est en France la période du Front populaire). Il adhère au Bloc soudanais de Mamadou Konaté.

Peu après se situe l’épisode auquel il fera souvent référence : un séjour de trois semaines à la prison de la Santé, initiation désormais classique à la lutte anticoloniale. Après le congrès de Bamako (1946), au cours duquel est créé le Rassemblement démocratique africain (R.D.A.) dont Houphouët-Boigny devient le président, il est nommé secrétaire général de l’Union soudanaise R.D.A., la section locale. En 1948, il est élu conseiller général du Soudan puis, en 1953, conseiller de 1’Union française.

En 1956 il est le premier Africain à siéger comme vice-président à l’Assemblée nationale française. Il est secrétaire d’État en France d’outre-mer dans le cabinet de Bourgès-Maunoury (juin 1957) et à la présidence du Conseil dans celui de Félix Gaillard (novembre 1957). ). Au congrès R.D.A. de Cotonou (août 1958), il penche pour les thèses fédéralistes du leader nigérien Djibo Bakary.

Cette fascination pour l’unité sera illustrée par les dix-huit mois d’existence de la fédération du Mali dont il fut président dès sa création en janvier 1959. Mais la Fédération s’effrite avec le départ, au bout de trois mois de la Haute-Volta et du Dahomey. Le 3 juillet 1959 est créé à Dakar le Parti de la fédération africaine. Il en est le secrétaire général et Léopold Senghor le président. L’indépendance est proclamée le 20 juin 1960 et aux dires de Mamadou Dia, l’autre leader sénégalais qui fut son second, : « Modibo fut un élément déterminant, non seulement pour l’indépendance de la Fédération mais aussi pour celle de l’Afrique de l’Ouest…  » Au mois d’août, le retrait du Sénégal devient une réalité et son indépendance propre est déclarée après la destitution de Mamadou Dia par Modibo Keita. Sur le plan personnel, la rupture avec Léopold Senghor a aussi pour cause la désignation du chef du nouvel État fédéral indépendant. Modibo Keita devient alors président de la République malienne.

De son rêve fédéraliste il a gardé pour son pays, le Soudan, le nom de Mali, ancien empire médiéval de l’Ouest africain, et une solide rancune contre la France (rupture avec la Communauté le 22 septembre) à qui il reproche des arrière-pensées néo-colonialistes et une guerre d’Algérie à la frontière septentrionale de son pays.

On dit qu’il est l’inventeur de l’expression  » non-alignement « . En 1960, alors qu’il faut attendre encore un an pour que le dernier soldat français quitte le pays, il forme 1’Union des États de 1’Afrique de l’Ouest avec la Guinée de Sékou Touré et le Ghana de Kwame Nkrumah. Il est l’un des rédacteurs de la charte de I’OUA (Organisation de l’Unité africaine) créée en 1963. Son prestige lui vaut de jouer un rô1e de conciliation auprès du Maroc et de l’Algérie engagés dans la  » guerre des Sables  » (1964). Il signe la charte de Casablanca.

De 1965 à 1966, il normalise les relations du Mali avec ses voisins sénégalais, ivoiriens et voltaïques. Mais si son image a toujours été prestigieuse à l’extérieur du Mali, les difficultés économiques, la bureaucratisation grandissante et la mauvaise gestion administrative furent un obstacle à la participation de la majeure partie des couches populaires paysannes. Les exactions d’une milice répressive suscitent un mécontentement profond dans la population. Le 19 novembre 1968, un Comité militaire de libération nationale prend le pouvoir. Modibo Keita est envoyé dans une prison saharienne au camp de Kidal dans l’Adrar des Iforas à près de 1 500 kilomètres de la capitale, dans le nord-est du pays. Son procès, pourtant annoncé, n’aura jamais lieu. L’instituteur syndicaliste a été évincé par un ex-soldat de l’armée française, âgé de trente-deux ans, ancien enfant de troupe à l’école de Kati, le colone1 Moussa Traoré.

Soumis à un isolement continuel, ne recevant que quatre courriers par an, I’ancien président refusa toujours d’être libéré contre la promesse d’abandonner toute activité politique.

L’ancien président de la République malienne,  » instituteur en retraite  » selon la radio locale, Modibo Keita est mort le 16 mai 1977 à 1’hôpital de Bamako à l’âge de soixante-deux ans. Celui dont le général de Gaulle avait dit un jour, en raison de sa haute taille, qu’il était  » le seul chef d’État devant lequel il n’était pas obligé de baisser la tête pour lui parler  » était l’une des figures africaines les plus marquantes de la décolonisation et des années qui l’ont immédiatement suivie.

 

(Source : Bernard Nantet in Encyclopédie Universalis, 1978 (Vies et portraits) ; pp 600-601 ; extrait)